Twixt ****

Publié le par fragments d'âme

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On commence par la fin. Dans le cycle des 3 films de Francis Ford Coppola tournés en numérique, avec peu de moyens, des acteurs sur le retour, et un chef op jusqu'alors peu réputé, j'aurais vu en premier Twixt (alors que je possède depuis quelques temps le DVD de Tetro !).

Un tel bouleversement après les films à gros budgets qu'on connait prêtait à interroger. D'aucun diront de Coppola qu'il devient gateux, et tourne pour le plaisir des films fauchés et cheap, d'autres diront que derrière un étrange habit de film numérique et cheap, Coppola a su retrouver encore une fois l'osmose cinématographique.

Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est surtout que derrière ses choix, si ambigues paraissent-ils, un artiste en demeure toujours un, un grand cinéaste gardera ce titre Ô combien dérisoir. Derrière ce vernis numérique, c'est bien la patte d'un auteur, la patte d'un grand cinéaste qu'on voit poindre.

Ce film très personnel, que je n'ai pas vu en 3D, se caractèrise d'abord par une grande inventivité visuelle. La première chose frappante est l'utilisation du numérique. Son absence de grain mélé à l'utilisation de la longue focale créent dans certains plans en plongée une perspective écrasée, une image manquant de relief, qui ne manque pas de nous désorienter. Au contraire, lors de l'arrivée de l'écrivain dans la ville, c'est cette courte focale qui voit tout, qui saisit tout, qui vient nous renseigner sur le point de vue omniscient qui sera à l'oeuvre dans le film.

D'une manière générale, Coppola use et abuse de plans penchés. En choisissant une majorité de plans fixes, il désoriente l'oeil des spectateurs américains et des autres, habitués à la vitesse. Avec ces perspectives ecrasées, cette forêt de rêve dépourvue de tout repère, hormis cet inquiétant hotel, cette porte en fer dans un mur de brique, et surtout cet inquiétant beffroi, il nous perd complètement dans un espace dépourvu de repères. L'absence d'heure précise, les réveils brutaux, achèvent de nous frustrer. Coppola sait jouer avec nos envies de regard, pour mieux nous surprendre, en usant d'ailleurs astucieusement des transitions sons, utilisant tous sons venant à sa portée, du bruit de Skype à l'étouffement des bruitages, comme lors de la chute de l'écrivain, il utilise le choc sonore pour annoncer le rêve ou la réalité. Dans le rêve, tous les sons sont plus doux, plus ronds, nous le rendant ainsi plus désirable que les sons agressifs, les voix violentes et hurlées du monde "réel".

On retourne à un quotidien banal, d'un pauvre écrivain frustré, qui n'a jamais trouvé un sens à son art. Cette réalité qu'il a sous les yeux, il est incapable de la voir et de trouver ce qui le pousse. C'est uniquement dans le rêve qu'il saura la trouver, guidé par le fantôme triste et éternellement mélancolique d'Edgar Allan Poe.

En plus d'affirmer son admiration pour l'auteur, Coppola utilise l'expérience de Poe pour faire des rapprochement avec la sienne. Cette image de l'écrivain mort, joué avec une grande justesse par le brillant Ben Chaplin, a valeur de comparaison, non de métaphore. La caméra de Coppola cherche dans ce monde du rêve, dans cette confrontation avec le passé, à dégager un idéal d'écriture, comme excorcisme des fantomes. C'est une vision en fait presque psychanalytique qu'il nous propose là. Toujours Hall, comme Francis et Edgar Allan, sont comdamnés à ressasser éternellement leur douleur, à donner à leur perte de multiples noms, à déporter leur douleur dans leurs oeuvres. La douloureuse et planante lumière grisatre et brumeuse nous fait ressentir 

Le regret éternel qui pousse tout homme à agir, c'est le sentiment inexorable du passage du temps. Impossible de vérifier le temps sur le beffroi indiquant différentes heures. Le temps passe et rien ne peut être fait pour l'arrêter. Quand on croit avoir atteint le sublime, on est aussitôt rappelé à la triste réalité. C'est là toute la magnifique beauté du film. Sa force d'émotion suggérée se nourit de notre plus grande peur : vieillir et perdre le beau. Au final, la mort apporté par l'homme, créature du temps par excellence, finit toujours par détruire la beauté.

Publié dans Cinéma 2012

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C
Quelle magnifique critique. J'ai bien aimé le(s) paragraphe(s) un peu techniques où de nombreux détails que je n'avais pas vu s'avèrent évidents en te lisant.<br /> Comme dirait Christophe, dommage que tu ne publies pas assez :)
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B
Belle critique, mais qui ne me convainc pas pour mon ressenti. J'ai beaucoup aimé l'ensemble mais un petit quelque chose m'a empêcher d'entrer dans l'histoire avec regret, sans que je sache<br /> pourquoi. Il faudra qu'à 'occasion je le revois et peut-être changer mon point de vue.
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A
Belle critique qui donne très envie de voir le film. D'ailleurs j'aime beaucoup le cinéma de Coppola.
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C
Domage que tu n'écrives pas plus de critiques, car celle ci est parfaite. en plus, tu apportes un regard technique passionnant, que je n'ai pas, faute de connaissance. En tous cas, je partage ce<br /> que tu dis de ce film.
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