Les impressionnistes et la mode

Publié le par fragments d'âme

Les impressionnistes et la mode

 

Introduction :

L’exposition « les impressionnistes et la mode » se déroule actuellement, du 25 septembre 2012
au 20 janvier 2013 au musée d’Orsay.

Le musée d’Orsay, détenteur de l’une des plus grandes collections impressionnistes au monde, s’est associé avec l’Art Institute de Chicago et le Metropolitan Museum of Art de New York pour exposer un large panel d’œuvres impressionnistes provenant de leurs trois collections, ainsi que d’autres disséminées à travers la France et l’Europe.

Le mouvement impressionniste est né en France dans la seconde moitié du 19e siècle. L’époque n’est pas propice à la nouveauté. Les institutions officielles, régies par l’académie des beaux arts, avec le soutien du nouvel Empire de Napoléon III, portent aux nues une manière de peindre néo-classique, qui se caractérise par le rejet du contemporain au profit de scènes antiques, mythologiques ou militaires, et la suprématie de la composition classique.

En réaction à cette peinture classique, les impressionnistes vont faire naitre une nouvelle manière d’appréhender la peinture. Ils vont abandonner le sujet antique pour se consacrer pleinement au contemporain. Ils vont s’atteler à représenter les scènes du quotidien, que leur inspirent leurs observations. Ils vont également peindre de façon complètement nouvelle. Ils exaltent le rôle de la couleur, bouleversent les règles du cadre traditionnel, et de la netteté en peinture. Ils peignent plus vite, cherchent à faire ressortir les impressions qu’ils ressentent sur l’instant, devant une scène, plus qu’à la reproduire dans un réalisme photographique. Cela se traduit par des effets de couleur, d’atmosphère. Impression soleil levant de Manet, représente avec une rare intensité  la lumière de l’aube, rougeâtre. Le décor et les personnages qu’on aperçoit sont flous et baignent dans la lumière.

Cependant, il est difficile de parler ainsi de l’impressionnisme, connaissant l’extraordinaire diversité des peintres qui ont participé à ce mouvement. Si Renoir a peint beaucoup d’extérieurs, de foules ou de petits groupes, baignant dans la lumière comme Le déjeuner des canotiers, Degas est quasiment toujours resté dans des décors d’intérieurs, la lumière venant chez lui de l’extérieur baigner la salle de façon différente selon l’heure.

De par leur recherche du sujet contemporain, les impressionnistes sont souvent assimilés au réalisme, duquel ils se sont évidemment inspirés à leur début. Ils se sont posés par leurs sujets comme des témoins du monde.

Or, à peu près en même temps que l’impressionnisme, dans la seconde moitié du 19ème siècle naissait le phénomène de la mode. La modernisation des techniques de couture permettant une production industrielle. Un milieu bourgeois toujours grandissant, accédait peu à peu à ces merveilles de la mode, et les tenues vestimentaires des femmes de cette époque témoignaient d’une grande diversité selon les situations. Signe de cet engouement, la robe à crinoline est le symbole le plus vif de cette sophistication dans le costume féminin.

A travers une série de salles, dans un décor créé pour l’occasion, l’exposition « les impressionnistes et la mode » propose ainsi un parallèle entre l’art impressionniste et la mode. A l’aide des situations de la vie représentées par les impressionnistes, les toiles permettent de témoigner de la façon dont les femmes vivaient au rythme de leurs toilettes.

 

L’exposition comporte 6 salles. A l’exception de la salle 5 consacrée au costume masculin, chacune des salles représente un lieu et une étape de la semaine d’une femme du 19ème : Le phénomène de la mode (salle 1), Les femmes au foyer (salle 2 à 4), Les artistes et les hommes du monde (salle 5), Les loisirs au grand air (salle 6). Le parcours proposé par les organisateurs s’annonce donc thématique. Il est également linéaire, puisque le parcours ne permet pas de déambuler librement entre les salles.

La première salle sert d’introduction. Toute en longueur, elle propose autour du défilé de robes sous vitre qui la partage en deux une contextualisation historique. On nous présente par des brochures, des photographies, l’apparition et la diffusion du phénomène de la mode en occident et plus particulièrement en France. Du coté gauche, tout est sous verre, et l’éclairage vient du dessus, provoquant des reflets de lumière parfois désagréables, qu’on remarque d’autant plus que la salle est sombre.

Cette salle, simple introduction, n’a donc pas l’éclat et la recherche des salles suivantes. Tout est fait pour retranscrire l’univers froid et sec de la mode, et l’exposition se plaira justement à montrer par la suite la chaleur et la proximité transmises par les toiles impressionnistes, qui représentent ces robes dans un contexte. Cependant, on peut dire que cette introduction se termine de la plus belle des manières avec la présentation de Dans la serre d’Albert Bartholomé, et l’exposition de la robe du modèle. Le parallèle est fait, l’exposition peut réellement commencer. Si on s’attarde un instant sur cette toile, on remarque que l’artiste a représenté la robe en mouvement, dans un contexte. Elle est ici mise en valeur car elle est portée, habitée par la femme du peintre. Son pied est légèrement avancé, son bassin est légèrement de 3/4, alors que son buste est face à nous, comme si elle était surprise dans son mouvement. Sa main gauche pend sans but sur sa robe, et son bras droit levé mais légèrement plié tient la porte ouverte. Le modèle, qui est la femme de Bartholomé, tourne le dos au soleil, et seule une fine tache de lumière éclaire la partie blanche de sa robe, à sa droite, au niveau du bassin. Les contrastes entre l’arrière plan illuminé et la robe plus sombre, et entre les couleurs blanche et violette de la robe et le vert de la végétation de la serre et du jardin, font ressortir de manière tout ce qu’il y a de plus naturelle la jeune femme, et le tableau en acquière par sa simplicité mêlée à la sophistication de la mise en place une grande émotion, et sans doutes une certaine nostalgie qui nous saisit devant cet instant perdu. Nous avons à coté la robe portée par le modèle, et déjà un jeu autour de la façon de représenter la matière du textile se met en place.

Tout de suite après cette salle, on ne peut qu’être saisi par l’immédiate mise en perspective de la mode avec le réel. Exposées en lieux et place des mannequins, au centre d’une salle de défilé habillée d’un velours rouge élégant éclairé par touches autour des tableaux, et bordée de fauteuils portant chacun un nom,  trois toiles majestueuses « saisissent » véritablement trois femmes dans l’intimité de leur appartement, chacune portant une robe différente, de recherche différente, à une saison différente. On sort ces instants de l’anonymat en les exposants tels des œuvres de mode, à travers un jeu de miroir invitant à les examiner sous toutes leurs coutures, à l’inverse de la mode qui fait défiler ses mannequins très vite.

Après cette introduction, les salles partageront plus ou moins le même jeu de lumière : un éclairage important venant du plafond, et tombant précisément à hauteur des tableaux, forme comme un liseré lumineux qui attire d’emblée le regard, et suffisamment diffus pour ne pas provoquer de reflets sur les tableaux. Une constante revient sans être réellement plus appuyé que nécessaire (elle a même tendance à s’effacer un peu dans la première partie), c’est l’exposition de nombreuses robes portées par les modèles, dont nous pouvons comparer le tissu avec son rendu sur la toile. Les matières de la robe sont soigneusement décrites par des petites pancartes. Parfois également, un lien est fait avec l’écriture, notamment avec les écrits d’Emile Zola, Charles Baudelaire, Arsène Houssaye, ou des citations de Claude Monet, de Joris Karl-Huysmans, qui permettent parfois d’expliquer le lien entre la mode et la vie de l’époque, et de parler par ce biais de l’état de la société de l’époque.

Le cheminement de l’exposition est clairement orienté en deux temps. Dans une première partie, dont fait partie la salle de défile, une suite de trois salles est indiquée comme étant une unique salle dans le plan de l’exposition.  Ce choix déroutant est tout à fait logique puisque le thème (les femmes dans leur appartement) et la scénographie sont identiques (sauf donc pour la salle de défilé).

Dans la deuxième partie, nous serons guidés à travers une suite de salles plus discrètes, entre trois thèmes différents. Le monde de la soirée mondaine d’abord, puis l’intimité, liée par l’exposition aux chapeaux, avant de passer à la représentation de l’homme du monde, de l’artiste. Entre chaque salle, des robes, puis des costumes masculins sont exposés derrière des vitrines.

Pour varier les plaisirs, créer des oppositions et des contrastes, et caractériser chaque thématique, chaque salle met en valeur les peintures par des choix de décorations, d’architectures et de couleurs différents.

La salle consacrée aux femmes dans leur appartement est plutôt grande, comme un salon vide, aux murs peu parés. Nous marchons sur un parquet, comme si nous partagions le quotidien de ces dames. Les œuvres sont présentés sur les quatre murs, de façon très classique, et des pans de murs placés au milieu des salles meublent cet espace, sur lesquels sont accrochés des tableaux de taille plus imposante. Ils créent également un saisissement lorsqu’on entre dans la salle, puisque ces tableaux sont imposants et nous accueillent frontalement lorsque nous entrons dans les pièces successives. On peut observer dans les différents tableaux de cette partie l’impressionnante fragmentation de la toilette d’une femme au cours de la journée. On nous décrit d’ailleurs, sans réellement insister, la façon dont chaque tenue est étudiée, même à la maison, avec une sophistication extrême (octobre de James Tissot, et la cheville dévoilée, œuvre qui joue également avec les couleurs de saison). On peut retenir de ces salles deux tableaux particulièrement représentatifs du motif de l’exposition. Bien que leur auteur ne soit pas strictement un impressionniste, puisqu’il s’agit de James Tissot, on ressent toute l’influence de ce mouvement sur ces deux toiles. Il s’agit du Portrait de Mlle Lloyd de 1876 et de « Bord de mer », de 1878. Séparés de deux ans, ces deux tableaux ont ceci de particulier qu’ils représentent tous deux la même robe, que nous pouvons observer en vitrine à coté. La manière d’éclairer se révèle largement différente dans les deux œuvres, et ainsi, cette robe nous est dévoilée différemment dans chaque toile. Dans Le portrait de Mlle Lloyd, nous sommes dans le calme d’un appartement, Mlle Lloyd s’apprête à sortir, elle est représentée dans son mouvement, et tient une ombrelle dans la main gauche. Elle regarde dans notre direction. En arrière plan, la lumière jaillit par la fenêtre. Mais c’est une lumière douce, tamisée, dont les contrastes sont faibles, et qui colore tout d’une teinte jaune. Par son cadrage droit  et le style de cet appartement, on a affaire ici à une œuvre victorienne. Bord de mer est résolument une œuvre plus marquée par l’impressionnisme français. La lumière d’été jaillit de l’extérieur pour venir frapper la robe et créer des contrastes beaucoup plus forts, révélant le blanc dans tout son éclat. La position du modèle est plus osée pour l’époque, puisque Tissot représente une femme qui s’ennui, avachie sur un canapé, la tête posée sur la main. Et toujours ce regard vers nous.

Les murs se font plus recherchés lorsque ces dames sortent. Ainsi, dans la salle consacrée à la soirée, des murs d’un rouge clair à motifs ornent la salle. Ici, nous ne sommes pas accueillis immédiatement par une peinture, ce qui crée évidemment un contraste avec la salle précédente, et celle qui va suivre. Nous pouvons dériver librement au milieu des tableaux, représentant les soirées mondaines. Renoir représente une femme dans sa loge, richement vêtue et souriante, dont le mari en arrière plan observe ses rivaux aux jumelles (la loge), tableau qui appuie sur le jeu social qui se jouait à l’époque, et où les femmes étaient véritablement des prix à montrer en soirée. A l’opposé de ce tableau peut être un poil cynique, Mary Cassat imprime une saisissante impression de mouvement avec femme dans une loge, dont la protagoniste souriante, vêtue d’une robe de soirée en soie, tourne le dos à la scène pour observer quelque chose, ou quelqu’un qui arrive, dans le hors champs, et se retrouve de fait en contrejour, créant des taches de lumière sur sa peau et sa robe. La lumière très douce donne une teinte raffinée à sa robe de soirée rose pale. Ce modèle semble beaucoup plus dynamique et moderne que les modèles féminins de son époque. Ces soirées faisaient partie du rythme de la semaine, et étaient l’occasion pour les hommes du monde d’exposer leurs femmes. On peut voir dans

Si toutes ces salles sont plutôt grandes, la suite sera plus étroite. Cela commence par l’intimité : une petite salle peuplée de quatre tableaux. Les spectateurs attendent leur tour pour pouvoir disposer du recul nécessaire à la vision de la grande toile Rolla, de Gervex, que nous voyons tout d’abord, mais complètement de profil. On est alors mis dans la position du voyeur, comme devait l’être le peintre. Cette toile, interdite dans plusieurs expositions, représente une femme nue sur son lit, dans une position lascive : sa tête est posée sur le coté et ses yeux clos, son bras droit est étendu sur son coté et le gauche est tendu le long de sa tête, sa jambe gauche pend négligemment au bord du lit, et sa jambe droite repliée pourrait laisser voir une intimité cachée par  le drap blanc. La lumière d’une fenêtre éclaire doucement la salle. L’homme s’apprêtant à sauter par la fenêtre, à moitié dans l’ombre, en contrejour, relégué en haut à gauche du cadre lance un dernier regard à son amante, qui guide notre propre regard vers le corps étendu. Au sol aux pieds du lit, une magnifique robe blanche est étendue, sur lequel le soleil vient créer des effets d’ombre qui en révèlent le blanc. Robe qui est exposé, dans la même position, sous le tableau, allongée, aux cotés de tous les dessous de ces dames, dans une salle hélas trop peu fournie en tableaux (et pour cause, la censure était monnaie courante dans la peinture à cette époque). Dans la même salle, mais à l’arrière, une petite pièce est dédiée aux magasins de chapeaux. Ainsi, on peut apercevoir un portrait de femme au chapeau, de profil, par Manet (la femme au chapeau noir), et surtout un tableau de Degas, « la modiste », représentant une profusion de chapeau dans une boutique. Chapeaux que l’on peut apercevoir sous une vitre, et dont les matières riches permettent un jeu didactique de comparaison entre la toile et les modèles.

Plus tard, la salle consacrée aux hommes du monde, dont on entre par une petite embrasure de porte, homme réduit finalement à sa valeur de faire valoir esthétique, malgré la tentative de rehaussement par une citation de Zola qui chante les louanges du costume sombre. Si nous sommes accueillis par un tableau massif représentant diverses personnalités autour de Manet peignant une toile (Un atelier aux batignoles, par Henri Fantin-Latour), impression confirmée par « Le cercle de la rue Royale » de James Tissot, cette même pièce met également en valeur, loin du coté imposant des hommes de génie de l’époque, des hommes plus songeurs, mélancoliques, comme chez Caillebotte (Au café ; Portrait d’homme). Et ici toujours l’uniformité sombre du costume masculin, que nous pouvons admirer en face de l’entrée de la pièce, sous vitrine.

On arrive enfin dans la dernière pièce, qui crée évidemment un certain choc. On passe de façon surprenante à une pièce très vaste sur le thème des plaisirs de l’extérieur. Cette salle fait écho à la première, très froide. Ici, l’impression voulue est la sérénité. Un bruitage réaliste fait écho au gazon posé au sol et à l’espace important, dont les frontières sont effacées par ces murs blancs. L’ensemble fait fusionner les tableaux avec le décor. Nous sommes invités à joindre ces plaisirs champêtres. Cette salle met en valeur la diversité des styles, comme une conclusion de ce qui a précédé. Entre Le déjeuner sur l’herbe de Manet, Femmes au jardin de Monet, sur lesquels on peut voir des effets de jour sur les robes, et du mouvement, puisqu’on voit des femmes jouer, et Rue de Paris, sous la pluie de Caillebotte, qui permet de constater à quel point l’impressionnisme aimait jouer avec les saisons et les effets climatiques, ou encore « La balançoire » d’Auguste Renoir, dont le style est ici reconnaissable entre milles, avec ses traits de pinceaux volontaires, on peut se balader librement et découvrir tous les styles de l’exposition, l’impressionnisme dans sa diversité, et les robes toujours en filigrane, puisque celles des modèles sont ici exposées.

Conclusion :

La scénographie recherchée de Robert Carsen, un metteur en scène d’opéra ne laisse personne indifférent. Chaque choix dans ce décor construit pour l’occasion, n’est pas anodin. Certaines personnes se perdent et ne voient pas certaines « sous salles », d’autres étudient tout minutieusement. Mais il y a toujours un sens de lecture clair, presque assené par moment. On a pu taxer ce travail de « grandiloquent », voir « pompier » (ce qui est tout de même un comble pour une exposition sur l’impressionnisme), en raison de ses partis pris assumé. Si le public habituel des expositions picturales aurait préféré une scénographie moins assenée, moins opératique, plus discrète, qui aurait d’ailleurs sans doute mieux convenu à une exposition illustrative sur les impressionnistes (qui justement recherchaient souvent la simplicité), il n’en demeure pas moins que tous les choix ont une logique, que le cheminement et les choix d’opposition et de contraste entre les salles offrent une vision inédite du sujet.

C’est une exposition où il faut regarder, plus qu’écouter. Ainsi, pour les grands passionnés de l’histoire du 19e siècle qui dispose du commentaire audio notamment pour les salles concernant les loisirs, il y a trop de tableaux, pas assez de commentaire et de temps pour prendre connaissance du rôle de la mode dans la société. La relation entre les costumes et les toiles est en revanche  passionnante, et le choix des costumes à poser est intéressant, puisque seules certaines œuvres bénéficient de l’exposition de la robe modèle.

Là où certains pouvaient attendre une exposition beaucoup plus illustrative sur les liens entre mode et impressionnisme, accompagnée de textes pour bien en saisir tous les enjeux, l’exposition s’approche plus du ressenti. Une impression globale doit en découler, et ainsi, la perception d’un visiteur du samedi après midi, dans la première semaine, sera très différente de celle du visiteur un matin en semaine. C’est ici que se situe la limite de l’exposition. Le spectateur qui s’attendait à être guidé par les textes sera dérouté, voir dégouté de ne voir qu’une succession de tableaux dans une succession de salles parfois sans grand relief, comme les deux salles successives sur les femmes dans l’appartement, qui sont trop longues et trop répétitives dans la scénographie.

Publié dans Dossiers

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