Le carrosse d'or - Jean Renoir (1954) actuellement dans les salles

Publié le par fragments d'âme

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Grand retour de Renoir en France, après une longue période à l’étranger, Le carrosse d’or est un vibrant hommage à la commedia dell’arte, et au théâtre en général.

 

Le film s’ouvre sur l’entrée de la caméra dans le décor. Renoir nous fait entrer dans la scène théâtrale. Il ne va cesser de jouer entre cinéma et théâtre, nous offrant son interprétation de la commedia dell’arte, qui s’écrit en une grammaire purement cinématographique.

 

Ils sont trois à désirer la même femme. Camilla, femme forte et animée, qui endosse les habits de Columbine sur la scène, se voit disputer ses faveurs par Felipe, l’un de ses compagnons acteurs, Ramon, le torrero local. Mais c’est l’irruption d’un troisième personnage qui fera prendre toute sa cocasserie au film : Ferdinand, le vice-roi. Il permet à Renoir de composer avec une série d’environnements radicalement différents. La rue sèche et inhospitalière, le théâtre et son effervescence, le palais et son jeu guindé, et la résidence, véritable dédale de couloirs aux portes bleues, dans lequel se poursuivront les trois acteurs de cette farce.

 

Le déplacement des acteurs est cadencé, minuté, ce qui n’empêche finalement pas la liberté de leurs émotions. Renoir joue avec la figure d’Anna Magnani, qui a déjà joué à l’époque dans plusieurs films de Rossellini et Visconti. Sa figure de femme libre et forte est résolument moderne. Mais ce qui inscrit son personnage dans la modernité est sa mise en abyme dans la scène théâtrale, l’éclatement de sa personnalité entre son être et le théâtre, sa dimension à la fois singulière et plurielle. Lorsque Renoir doit conclure son film, il insiste sur cet éclatement : Camilla, seule face à une salle vide, se lamente des délices perdus, les délices auxquels elle a accès dans tous les mondes théâtraux, mais dont elle prend conscience qu’ils lui sont en fait inaccessibles à jamais. Elle est condamné à gouter tous les délices et à se les voir retirer aussitôt. Renoir rend ainsi hommage à tous les acteurs, qui par leur sacrifice permanent vivent et meurent pour leur public.

 

La différence de jeu entre Magnani et les autres comédiens est flagrante. Ils sont tous beaucoup plus liés à la forme théâtrale, justement. L'actrice est comme plongée dans cet univers théâtral, au milieu de ces acteurs qui se meuvent avec la précision voulue par le cinéma classique, alors qu'elle préfigure de son coté la modernité, et l'affranchissement des contraintes traditionnelles du cinéma.

 

Il est dans le film un temps où le jeu de l’électron libre Camilla viendra troubler les manières guindées de la cour. Maitresse de Ferdinand un temps, son attitude va compromettre le vice-roi. Renoir traduit cette idée lors de la séquence magistrale de la réunion du conseil, par une fragmentation de la scène. Chaque franchissement de porte correspond à un cut, dans un rythme vif et alerte, qui retranscrit à merveille la drôlerie de la scène. Le jeu des focales rappelle constamment le spectateur au coté dramatique de la scène : le vice Roi risque d’être destitué, c’est sa carrière et sa vie qui se jouent à travers ce vaudeville. Ainsi, lorsqu’il est avec ses conseillers, le rythme s’endort, le cadre se fait plus étouffant la présence des nobles plus lourde… Jusqu’à ce qu’une nouvelle note de Camilla rende toute sa vivacité à la scène.

 

Ainsi, chaque scène du film est l’occasion de mettre en place un dispositif de mise en scène particulier, chaque lieu est l’occasion d’expérimenter des processus cinématographiques différents. Derrière le théâtre filmé, c’est en fait une vraie œuvre recherchée de cinéma que filme Renoir. La vivacité extraordinaire des couleurs restaurées pour la rediffusion actuelle en salles témoignent de cette volonté cinématographique de la première grosse production française en technicolor.

 

Réflexion profonde sur l’art et sur le cinéma, Le carrosse d’or a également une histoire particulière au niveau de sa langue, dont il convient de parler. Tourné en anglais, telle la superproduction à ambition internationale qu’était le film, la qualité des doublages en français et en italien est connue pour être affligeante, d’autant plus que Renoir ne s’y est en fait absolument pas intéressé. Il dut faire projeter une copie en anglais sous titré à la cinémathèque pour faire valoir la seule et unique version du film selon lui : en anglais. C’est cette version, fort heureusement, qui a été restaurée et qui passe actuellement dans les salles.

Publié dans Retour sur...

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O
Grand retour de Renoir et c'est tant mieux. D'autres "classiques" sont à découvrir de lui.<br /> <br /> La carrosse d'or fait envie mais je crains que le nombre de copies soit très limité.<br /> <br /> Nous avions de notre côté été séduits par le superbe Fleuve.
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F
<br /> <br /> J'espère que vous ne l'avez pas raté si vous êtes parisien ;)<br /> <br /> <br /> <br />